Pourquoi Töpffer aurait choisi cette tragédie en particulier ? Et ce passage de l'opéra ?
Très certainement parce que cette tragédie lyrique en trois actes du compositeur Niccolò Piccinni sur un livret en français de Jean-François Marmontel était une des œuvres à succès de l’époque.
L'opéra est basé sur l'histoire de Didon et Énée de l'Énéide de Virgile ainsi que sur le livret de Metastasio Didone abbandonata (que Piccinni avait lui-même mis en musique en 1770). Didon a été créé à Fontainebleau le 16 octobre 1783 en présence des souverains français Louis XVI et Marie-Antoinette. Après deux reprises à la cour, l'opéra est créé à Paris le 1er décembre 1783. Il s'est avéré être le plus grand succès du compositeur et a été programmé presque chaque année jusqu'en 1826, avec un total de 250 représentations à l'Opéra de Paris (Lajarte, p.337).
Töpffer dû certainement la connaître et trouva une correspondance comique entre certaines paroles du livret de Marmontel et la scène d’adieux déchirants entre Elvire et Cryptogame. Kossmann a pu vérifier que l’Opéra de Paris avait programmé l’œuvre les 8 et 9 novembre et le 1er décembre 1819. Alors que Töpffer était justement à Paris pour le voyage qu’il effectua d’octobre 1819 à juillet 1820. Cela aurait été un hasard heureux si Töpffer avait pu découvrir cette tragédie lors de son voyage de jeunesse à Paris. Mais cette hypothèse avancée par Kossmann est peu probable et n’a pas pu être prouvée. Jacques Droin regrettait en 1968 dans la publication qu’il fit paraître des notes du voyage à Paris du jeune Töpffer que les lettres qu’il échangea avec sa famille du 14 octobre au 31 décembre 1819 n’aient pas été retrouvées.
DROIN, Jacques et Monique, « Le Journal intime de Rodolphe Töpffer à Paris en 1820 », in Genava, n.s., t. XVI, 1968, p.2.
Certaines de ces lettres purent toutefois être localisées et publiées dans la correspondance complète. Mais il ressort à leur lecture qu’il est très peu probable que Töpffer ait pu assister à l’une de ces représentations qui l’aurait marqué au point de s’en inspirer pour le passage de l’Histoire de Mr Cryptogame qu’il dessina 10 ans plus tard. En effet, il mentionne dans ses lettres à sa famille ou ses amis les spectacles qu’il a pu découvrir mais ne cite pas cet opéra lorsqu’il écrit notamment à son père le 11 novembre 1819 ou à sa mère le 2 décembre 1819. Il précise même à son ami Michel Domergue, le 15 novembre 1819 : « J’ai été aux Italiens l’autre jour. Quelle musique ! c’est vraiment fait par des petits dieux. C’est peut-être le spectacle le plus parfait de tous. J’ai trouvé l’opéra bien bête à côté. Quels chanteurs, quelles voix, et surtout quel ensemble. »
TÖPFFER, Rodolphe, Correspondance complète, éditée et annotée par Jacques Droin avec le concours de Danielle Buyssens et de Jean-Daniel Candaux, Volume 1, Octobre 1807 – 8 juillet 1820, Genève, Droz, 2002, 59. RT à Michel Domergue, Paris, 15 novembre 1819, p. 203.
Kossmann chercha un temps des partitions de Didon pour chant avec accompagnement au piano, en trouva avec accompagnement à la guitare. On trouve par exemple des partitions de Didon pour chant et piano chez Aulagnier Éditeur à Paris mais rien ne nous confirme que Töpffer ait eu en mains l’une de ces partitions de l’éditeur parisien, actif à l’époque de la création de l’Histoire de Mr Cryptogame, de 1826 à 1866. Ses recherches auront toutefois permis à Kossmann d’avancer l’hypothèse, que nous partageons pleinement, que le « Grand air de Didon » interprété par Elvire ou Ursula, pourrait bien être l’air fameux de la scène 3 de l’acte III, de Didon à Enée :
Ah ! prends pitié de ma faiblesse,
et du désespoir où je suis.
Qui consolera mes ennuis,
si ta cruauté me délaisse ?
J'en mourrai, tu n'en peux douter,
et cette mort sera sanglante.
Daigne au moins, ah ! daigne écouter
les derniers soupirs d'une amante,
que, pour jamais, tu vas quitter.
Pour conclure, nous vous laissons réécouter ce passage de l’opéra de Piccinni qu’a certainement dû apprécier Töpffer (1 :44 :00) et en particulier la fin tragique, mise en avant par Kossmann.







